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Hanoukka à l’Élysée : “Dans un bâtiment public, il ne peut pas y avoir de manifestation cultuelle”

L’allumage d’une bougie pour la fête juive de Hanoukka, jeudi soir à l’Élysée, est critiquée par de nombreux spécialistes comme une atteinte à la laïcité. France 24 revient sur la définition de ce principe, issu de la loi de 1905 qui fête samedi ses 118 ans, et décrypte les raisons de la polémique.

C’était un geste destiné à marquer le début de la fête juive de Hanoukka – il a donné lieu à une polémique incendiaire. L’allumage d’une bougie à l’Élysée par le Grand rabbin de France, jeudi 7 décembre, en présence d’Emmanuel Macron, a suscité un torrent de critiques à l’endroit du président français.

Accusé de déroger au principe de laïcité sur la séparation des Églises et de l’État, Emmanuel Macron a assuré vendredi ne pas regretter “du tout” cette cérémonie, assurant que celle-ci s’était déroulée “dans un esprit qui est celui de la République et de la concorde”, en présence de “tous les autres cultes qui étaient invités”. Un argumentaire qui a pourtant bien du mal à convaincre.

Neutralité de l’État 

“Depuis 1905, le principe fondamental de la laïcité, c’est la séparation des Églises et de l’État. C’est pour cela qu’il y a une telle levée de boucliers, assez unanime, autour de l’allumage de cette bougie au sein même de l’Élysée” analyse Gwénaële Calvès, professeur de droit public, université de Cergy-Pontoise, autrice de “La laïcité” aux éditions La Découverte (2022).

La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État précise que “la République assure la liberté de conscience”. En découle la liberté de manifester ses croyances “dans les limites du respect de l’ordre public”, selon le site du gouvernement.

Les deux premiers articles affirment respectivement que “la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale” et qu’elle “ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”.

La laïcité implique donc la neutralité de l’État et des agents publics (non des usagers). Elle impose l’égalité de tous face à la loi, l’administration et les services publics, sans distinction de religion.

Pour le Grand rabbin de France Haïm Korsia, qui a allumé la bougie, le moment était “très respectueux de la laïcité” car “ce n’est pas le président qui a allumé la bougie”. De plus, l’Élysée n’est “pas un endroit sanctuarisé, comme l’est l’école”, a-t-il assuré sur BFMTV.

Également présent à l’Élysée jeudi, le président de la Fédération protestante de France, Christian Krieger, estime pour sa part que “ce n’était pas une cérémonie religieuse”. Certes “il y a un geste issu du judaïsme”, mais cela s’est produit lors d'”une cérémonie privée” de remise d’un prix, affirme-t-il à l’AFP, déplorant “une polémique un peu surjouée”.

Mais pour Gwénaële Calvès, il ne fait aucun doute qu’il y a bien eu “atteinte au principe constitutionnel de séparation des Églises et de l’État”.  

“Dans un bâtiment public, il ne peut pas y avoir de manifestation cultuelle”, rappelle-t-elle. Celles-ci peuvent se dérouler “dans les temples, les églises, les synagogues ou bien encore dans la rue, par le biais de processions ou d’allumages de bougies de Hanoukka, comme cela se passe dans plusieurs communes. Mais pas dans une mairie, à l’Assemblée nationale, ni à l’Élysée”.

Même tonalité chez la Vigie de la laïcité, organisme défendant une vision ouverte de la laïcité : “Si un président de la République peut participer à une cérémonie religieuse, mais sans marquer d’adhésion au culte”, le bâtiment public qu’est l’Élysée “ne peut avoir pour destination une cérémonie religieuse”, affirme-t-elle.

Un maladroit rattrapage après la marche contre l’antisémitisme ?

Cette célébration a eu lieu alors que le chef de l’État recevait jeudi soir le prix annuel Lord Jakobovits de la Conférence des rabbins européens (CER), qui récompense la lutte contre l’antisémitisme et la sauvegarde des libertés religieuses.

L’événement n’avait pas été annoncé par l’Élysée, mais des vidéos, largement visionnées sur les réseaux sociaux, ont embrasé la controverse.

Face à la polémique, le président de la République a demandé “du bon sens et de la bienveillance”, plaidant pour “donner de la confiance” à “nos compatriotes de confession juive”, dans un contexte de montée de l’antisémitisme en France, lié à la guerre entre Israël et le Hamas.

Cette cérémonie s’est déroulée quelques semaines après la grande marche contre l’antisémitisme, rassemblant 105 000 personnes à Paris le 12 novembre, à laquelle le président avait choisi de ne pas participer. Accusé par certains de faire faux bon à la communauté juive, il avait revendiqué une “position sans ambiguïté” contre l’antisémitisme et affirmé que son “rôle n’était pas de faire une marche” mais de travailler à “préserver l’unité du pays”.

Dans ce contexte, certains observateurs voient dans l’allumage de la bougie à l’Élysée, une tentative de rattrapage maladroit vis-à-vis de cette communauté, voire une erreur politique.

“Un président de la République doit être présent à un grand rassemblement transpartisan contre l’antisémitisme ambiant, mais ne doit pas célébrer les fêtes d’Hanoukka à l’Élysée”, a fustigé sur X, anciennement Twitter, le sénateur Les Républicains du Gard Laurent Burgoa.


Le risque du “deux poids, deux mesures”

Après la cérémonie de jeudi, des responsables de gauche ont fustigé un président qui, selon eux, “ne comprend pas la laïcité”. Certains estiment par ailleurs que cette cérémonie risque d’alimenter le sentiment d’un “deux poids, deux mesures” par rapport à la communauté musulmane. Dans le contexte de montée des tensions liées à la guerre entre Israël et le Hamas, c’est “de la vraie nitroglycérine”, a déclaré la sénatrice Laurence Rossignol (PS).

En permettant ce geste à l’Élysée, Emmanuel Macron a-t-il ouvert la boîte de Pandore ? D’autres représentants religieux pourraient-ils, dans un souci d’égalité de traitement entre les religions, revendiquer le droit à organiser des manifestations cultuelles au sein des institutions ?

“C’est un peu tôt pour le dire. Mais comme nous sommes à quelques jours de Noël, le président de la République pourrait décider d’installer une crèche à l’Élysée et de faire venir un prêtre pour la bénir. C’est la même logique” souligne Gwénaële Calvès. “Nous sommes dans une spirale qui, je l’espère, sera interrompue rapidement”, conclut-elle.

En septembre, Emmanuel Macron avait déjà provoqué une polémique sur la laïcité en allant assister à la messe du pape François à Marseille.

Pour Iannis Roder, directeur de l’observatoire de l’Éducation à la Fondation Jean Jaurès, l’entorse est aujourd’hui “plus évidente” car “le pape peut être vu comme un chef d’État étranger” mais, avec la bougie, “on est vraiment dans une question uniquement religieuse”.

Sur X, l’historien Éric Anceau rappelle pour sa part que le général de Gaulle avait fait installer une chapelle à l’Élysée, mais que celle-ci était destinée à “un usage strictement privé”.

Depuis la fin du XIXe siècle, “jamais un président de la République n’avait osé célébrer une cérémonie religieuse à l’Élysée” assure-t-il.


Avec AFP



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