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Dans ce village de Gironde, un camp de naturistes veut faire tomber la mairie

La commune de Grayan-et-l’Hôpital réclame plusieurs millions d’euros au village de vacances naturiste Euronat, accusant l’organisation d’avoir construit certains logements de façon illégale et de ne pas avoir versé un loyer suffisant.

Le Figaro Bordeaux

La colère gronde dans l’estuaire de la Gironde, sur la commune de Grayan-et-l’Hôpital (Gironde). Dans ce village d’environ 1500 âmes à l’année, un centre naturiste est en plein conflit avec la nouvelle équipe municipale élue en 2020, qui lui reproche de ne pas avoir déclaré le bon nombre de logements bâtis et déplore un manque à gagner de plusieurs millions d’euros. Un différend qui prend une tournure à la fois juridique et politique, avec le dépôt d’une plainte pour concussion, la demande au juge de résilier le bail et la tenue imminente de nouvelles élections anticipées, en janvier 2024.

Une des principales pierres d’achoppement tient au nombre exact de bungalows, qui détermine la redevance versée par le village Euronat à la mairie de Grayan. En décembre 2022, la chambre régionale des comptes a rendu un rapport recommandant de recalculer cette redevance, «sur la base du nombre de bungalows et autres constructions nécessitant une autorisation d’urbanisme présents», afin de «réclamer au preneur les sommes manquantes». La municipalité a donc diligenté un groupe d’experts, afin de dénombrer les nombres d’unités d’hébergement sur le centre. Celui-ci en est arrivé à un total de 1754 logements, au lieu des 1200 autorisés. «Ils ont réussi à construire deux fois plus que ce qui est autorisé et à verser deux fois moins que ce qu’ils nous devaient», résume Florence Legrand, maire de la commune, accusant Euronat d’avoir bâti une partie de son centre de vacances de façon illégale. Pour cette élue, «Euronat était dans une sous-déclaration du nombre de bungalows, pour minorer le loyer qu’ils versaient».

De son côté, le village naturiste «réfute toute tentative de spoliation» et affirme que «les modes de calcul de la mairie sont erronés», car les critères pris en compte ne seraient pas ceux du dernier avenant au contrat entre le centre et la commune. La mairie rétorque que le bail stipule la construction de «1200 bungalows ou logements» et que le dépassement de ce chiffre «devra requérir obligatoirement l’autorisation du bailleur». Pour les 554 logements supplémentaires, Florence Legrand estime le manque à gagner pour la commune à environ neuf millions d’euros. «Elle raye d’un trait de plume les avenants intervenus depuis 1975, ce qui est tout à fait inacceptable de notre point de vue», réplique Jean-Michel Lorefice, directeur d’Euronat.

«Une conspiration électorale»

Lors du conseil municipal du 20 juillet, les élus grayanais ont demandé à Euronat d’apporter des explications sur cette affaire. La réponse du centre ayant été jugée insatisfaisante, le conseil municipal a demandé en décembre au tribunal judiciaire de se charger de la résiliation du contrat. «On a décidé que c’était à la justice de prendre le relais d’une équipe d’élus qui a été jusque-là extrêmement courageuse», explique Florence Legrand, accusant Euronat d’avoir bénéficié de faveurs de la part des précédentes majorités. Depuis la guerre, la mairie avait connu seulement deux maires, le socialiste Guy Lartigue de 1947 à 2001 puis son ex-adjoint, Serge Laporte, de 2001 à 2020.

Le calendrier électoral récent soulève d’ailleurs de nouvelles interrogations. «Au moment où nous avons reçu la réponse d’Euronat, des démissions en cascade ont eu lieu, qui nous obligent à renouveler le conseil municipal le 21 janvier», détaille Florence Legrand, en ajoutant que la municipalité fait face à «un tsunami d’inscriptions électorales, en provenance principalement d’Euronat», avec plus de 300 demandes d’inscription en moins d’un mois, dans une commune qui ne comporte donc à l’année qu’environ 1500 habitants. Il est en effet possible pour les naturistes du camp Euronat, même s’ils ne vivent pas à l’année sur place, de s’inscrire sur les listes électorales, à condition d’y régler une taxe foncière ou une taxe d’habitation depuis au moins deux ans. Pour cette élue, il s’agirait toutefois d’une «conspiration électorale», qui vise à «faire basculer l’équilibre électoral du village». Des accusations que réfute le camp de naturistes. «Euronat n’a pas vocation à faire de la politique mais à gérer un village de vacances», martèle Jean-Michel Lorefice.

«Une ville s’est construite dans le village»

Selon lui, les membres du village naturiste seraient environ 1000, bien qu’un collectif constitué d’environ 2600 «résidents» se soit constitué pour défendre le camp de vacances. Dans un communiqué, Euronat rappelle en outre que le village génère 40 emplois permanents, 150 emplois saisonniers et 200 emplois sur les 28 commerces indépendants du site, et participerait ainsi à «proposer une offre touristique de qualité qui ne peut que rayonner sur la commune». Jean-Michel Lorefice précise en outre que la population estivale à Euronat est d’environ 9000 personnes. La maire de Grayan estime pourtant que la commune serait «la seule station balnéaire au monde qui n’a pas profité du développement du tourisme», et qu’alors que la ville voisine de Vendays-Montalivet «a pu prospérer grâce au centre naturiste», ce serait «l’inverse» pour Grayan-et-l’Hôpital, avec cinq commerces et un restaurant qui ont fermé, pendant qu’«une ville s’est construite dans le village».

Les deux parties dans cette affaire ont chacune saisi la justice. En novembre 2022, un mois avant que la chambre régionale des comptes ne remette son rapport, Euronat a contesté devant le juge les sommes demandées par la commune au titre du loyer recalculé, et la municipalité a quant à elle porté plainte pour concussion en avril, avant de décider, lors du conseil municipal du 1er décembre, de saisir le tribunal judiciaire afin de demander la résiliation du bail conclu en 1975 entre la commune et Euronat. Sans attendre que la justice ait tranché sur cette affaire, les Grayanais seront donc appelés aux urnes en janvier. Quelle que soit l’issue de l’élection, la situation entre le village et les naturistes ne semble pas sur le point de s’apaiser.

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