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Au procès du cyberharcèlement de Magali Berdah, le spectre du sexisme et de l’antisémitisme

Outre les messages critiquant les pratiques du secteur de l’influence, Magali Berdah a reçu de nombreux attaques sexistes et antisémites. Des observateurs voient dans ce procès le symbole de la “convergence des haines en ligne”.

“Menaces de viol”, “de mort”, “parfois des injures antisémites crasses”… “On a dépassé toutes les limites de la liberté d’expression”, avait déclaré l’avocate de Magali Berdah, Me Rachel-Flore Pardo, à la veille du procès de treize internautes, accusés d’avoir cyberharcelé la “papesse de l’influence”.

Pendant quatre jours, jusqu’à ce mardi 5 décembre, la 10e chambre du tribunal judiciaire s’est attachée à décortiquer le “harcèlement en meute” subi par Magali Berdah – un dossier dans lequel, selon son avocate, “le sexisme et l’antisémitisme ont agi comme des boosteurs de cyberharcèlement”.

Pour ces internautes, Magali Berdah, “c’est un peu la cible idéale, c’est une femme, elle a réussi et elle est juive”, a argué Me Pardo. “Ils ne se sont pas contentés de dénoncer de prétendues escroqueries, ils l’ont menacée, s’en sont pris à sa féminité, à sa judéité.”

La femme d’affaires affirme avoir reçu plus de 100.000 messages malveillants après avoir été prise pour cible par Booba en mai 2022, entré en guerre contre ceux qu’il appelle les “influvoleurs” – des influenceurs accusés d’arnaques sur les réseaux.

“C’est aussi un dossier d’antisémitisme”

Pendant plusieurs semaines, le “duc de Boulogne” enchaîne les messages “diffamatoires” contre elle et sa famille, a relaté la fondatrice de l’agence d’influenceurs Shauna Events au procès. Mais il ne s’arrête pas là. À plusieurs reprises, le rappeur a fait référence à la judéité de Magali Berdah, affirment ses avocats.

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Comme le 15 juillet 2022, où il publie un tweet, accusant Magali Berdah d’être liée aux services secrets israéliens: “La go elle m’a envoyé le Mossad sans sucre à Miami pour m’éteindre, tracker sous les gammos (les 4×4, NDLR), caméra infra-rouge, filature etc j’en ai démasqué un dans les poubelles j’l’ai dépouillé et ça veut faire la victime…”.

Quelques jours plus tard, le 22 juillet, Booba réitère. Sur son compte Twitter, il poste un dessin semblable à une caricature de presse, représentant Marlène Schiappa, le nez crochu, face à Magali Berdah assise sur un sac de billets.

Avec ces messages, Booba “a intentionnellement attisé la haine antisémite omniprésente dans ce dossier”, assure Me Antonin Gravelin-Rodriguez, l’un des avocats.

Car par la suite, Magali Berdah a reçu de nombreux messages antisémites. Pour certains des 28 prévenus, le tribunal a ainsi retenu une circonstance aggravante, celle de cyberharcèlement ou de menaces de mort “commis en raison de l’appartenance vraie ou supposée à une religion”.

“C’est aussi un dossier d’antisémitisme en plus d’être un dossier de cyberharcèlement”, estime Me Rachel-Flore Pardo.

“C’était juste pour la piquer”

Ce lundi à l’audience, l’un des prévenus a ainsi dû s’expliquer sur un message envoyé à la femme d’affaires via Instagram, dans lequel il regrettait “qu’Hitler ne (se soit) pas occupé de (ses) grands-parents”.

À la barre, l’homme de 32 ans a affirmé qu’il s’agissait d’un trait “d’humour satirique”, qu’il pratique “avec (son) groupe d’amis”.

“Par exemple, on a vanné un ami arménien sur le génocide”, a-t-il justifié, ajoutant qu’il “savait plus ou moins que Mme Berdah était juive”. Lors de l’exploitation de son téléphone portable, les enquêteurs ont retrouvé d’autres tweets antisémites envoyés au comédien Patrick Timsit: “Je suis goy (non-juif) et antisémite”. “Je voulais dire ‘antisioniste'”, a-t-il rétorqué.

L’avocate du trentenaire, Me Jennifer Kamguen, a dénoncé “une volonté de transformer cette audience en procès pour injure raciale”, une circonstance aggravante “qui n’est pas avérée”, selon elle.

Un autre prévenu, absent au procès, avait envoyé un message, assorti d’une menace de mort, intimant à Magali Berdah de “rester entre kippa”. Cet agent d’entretien de 22 ans avait reconnu le caractère antisémite de ses propos lors de son audition de garde à vue, mais précisé: “Je n’ai aucun avis sur les religions en général, c’était juste pour la piquer.”

Si Booba n’a jamais réagi publiquement, son avocat, Patrick Klugman, a estimé dans un communiqué que le rappeur “n’est pas responsable de ces menaces”. Pour son conseil, c’est même une stratégie de défense de Magali Berdah.

“Plus on pointe les turpitudes de la société Shauna Events, plus Magali Berdah utilise les insultes antisémites pour faire écran de fumée et ne pas répondre sur le fond. Je considère que c’est un système de défense”, avait-il déclaré auprès de confrères de l’Express.

“Les termes habituels de la misogynie en ligne”

En plus de sa religion, c’est “d’abord sur son genre que Magali Berdah est attaquée”, estime Shani Benoualid, cofondatrice de l’association #jesuislà, qui lutte contre la haine et la désinformation en ligne, présente au procès. Et là encore, le rappeur Booba n’a pas manqué de le souligner. En juillet 2022, il a publié plusieurs messages sur le physique de la femme d’affaires, notamment sur ses opérations de chirurgie esthétique.

Il lui a également attribué une fausse vidéo pornographique. Les enquêteurs, qui ont analysé l’extrait, ont confirmé qu’il s’agissait bien d’un montage. “J’ai dû montrer la vidéo pornographique à mes filles pour qu’elles voient que ce n’était pas moi”, a expliqué Magali Berdah à la barre.

“Il ne l’a pas juste accusée d’escroquerie, il a critiqué son physique, il a parlé de sa sexualité en faisant référence à une prétendue vidéo pornographique”, déplore Me Rachel-Flore Pardo.

La suite, ce sont des messages en cascade reçus par la fondatrice de Shauna Events: “grosse pute”, “cagole”, “sale traînée”, “tu vas mal vieillir avec ta chirurgie esthétique de merde”, “grosse chienne” ou encore “t’étais trop moche et aujourd’hui t’a empiré sale pute”. Selon son avocate, le terme “pute” a été employé plus d’une cinquantaine de fois.

“Dans les messages envoyés à Magali Berdah, on retrouve les termes habituels de la misogynie en ligne”, estime de son côté Shani Benoualid.

Interrogé à la barre sur le terme “la piraterie”, inventé par Booba et employés par plusieurs internautes dans leurs messages, l’un des prévenus a déclaré “la piraterie, c’est la masculinité”.

28 prévenus, 26 hommes

“Ce n’est pas un hasard si, sur le banc des prévenus, on trouve douze hommes sur 13 personnes et, sur le banc des parties civiles, une femme”, enchaîne Me Flore-Prado. Au total, sur les 28 prévenus, il y a 26 hommes et deux femmes. “Ce procès, c’est quasi exclusivement celui d’hommes, adultes, qui s’en prennent à une femme”, note Shani Benoualid.

A la barre, d’autres prévenus, eux, ont affirmé qu’il ne s’agissait que d’un “langage Twitter”, qu’ils se servaient des “réseaux sociaux comme exutoire”. “Je n’ai jamais pensé un seul instant ce qui a été écrit”, avait expliqué l’un d’eux la semaine dernière, affirmant qu’il “n’aurait jamais imaginé que son message puisse être lu”.

“Je ne peux pas justifier le message qui a été envoyé. J’ai du mal à comprendre mon comportement à ce moment-là. Mais la personne que vous avez en face de vous, c’est le vrai moi, c’est comme ça que je m’exprime tous les jours, de manière correcte et respectueuse”, avait-il déclaré.

“Un déferlement de haine décomplexée”

Pour Shani Benoualid, l’affaire est représentative de la haine en ligne. “Il y a régulièrement convergence des haines en ligne, mais le sexisme est probablement la forme la plus fréquente”, explique-t-elle. Selon la dernière étude de l’association Féministes contre le cyberharcèlement, 84% des victimes de cyberviolences sont des femmes.

Quant à la haine antisémite, si elle a toujours existé, elle s’est régulièrement manifestée par le cyberharcèlement à l’encontre de personnalités supposément de confession juive. “C’était déjà le cas d’April Benayoum, première dauphine de Miss France 2021, victime d’un torrent de messages à caractère antisémite sur Twitter après avoir simplement évoqué son origine israélienne” lors du concours, rappelle la cofondatrice de l’association #jesuislà.

Selon cette dernière, le procès de Magali Berdah “symbolise un déferlement de haine désormais décomplexée”. “Comme si les vannes s’étaient ouvertes et les frontières de la morale étaient devenues totalement floues.”

Ce mardi 5 décembre, à l’issue de la dernière journée d’audience, le parquet a requis des peines allant de cinq mois de prison avec sursis à six mois de prison ferme pour les 13 premiers prévenus – 15 autres seront jugés mi-décembre et fin janvier.

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