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“Ma femme veut qu’on parte”: le quotidien chamboulé des juifs français depuis le 7 octobre

Il y a deux mois, le Hamas a plongé Israël dans la terreur. Face à la recrudescence des actes antisémités qui a suivi, de nombreux Français de confession juive ont changé leurs habitudes, par peur d’être ciblés. Ils racontent comment leur quotidien a été bouleversé.

“Le 7 octobre, quand j’ai vu ce qu’il se passait en Israël, je suis allé réveiller mon mari pour lui dire: ‘C’est la guerre là-bas, ça va être l’enfer ici.'” Depuis les attaques terroristes du Hamas en Israël, Sophie* vit dans l’angoisse.

“La mort dans l’âme”, elle a décroché la mézouza – un objet de culte – installée sur la porte du domicile de sa mère, contre l’avis de cette dernière. “Retirer la mézouza, c’est dans le haut de la liste des pires choses à faire”, estime pourtant cette Française de confession juive.

“Ma mère ne voulait pas l’enlever, j’ai dû le faire d’autorité”, explique-t-elle. “J’ai peur pour elle. (…) Psychologiquement, elle doit avoir beaucoup de mal à se dire qu’elle n’est pas en sécurité en France.”

“Je fais attention”, “maintenant je suis toujours vigilante”, “je demande à mes enfants d’être prudents”… À l’heure où débute, ce vendredi 7 décembre, la fête de Hanouka, de nombreux Français de confession juive assurent vivre en permanence avec cette même crainte.

Explosion des actes antisémites

Deux mois plus tôt, certains ont découvert les premiers témoignages, ont appris que des proches étaient pris au piège des bombardements, voire, pour certains, étaient eux-mêmes des victimes des attaques. Très vite, la crainte d’une importation du conflit dans l’Hexagone leur a traversé l’esprit – une crainte à laquelle l’exécutif a voulu rapidement répondre.

“N’ayez pas peur (…) personne ne touchera à un cheveu d’un juif de France sans attendre la réponse foudroyante de l’État”, promettait le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, quelques jours après le début du conflit.

Mi-novembre, les services de l’État avaient recensé 1518 “actes ou propos antisémites” sur le territoire depuis les attaques terroristes du Hamas. Soit presque trois fois plus que les 436 incidents remontés sur l’ensemble de l’année 2022.

Tatouage dissimulé, prénom modifié…

Cette recrudescence des actes antisémites signalés a poussé certains à effacer tout signe extérieur de leurs croyances. “Ma femme et moi avons retiré la mézouza, alors que nous vivons à Levallois-Perret, dans un immeuble ou une grande partie des familles sont juives”, s’agace Stéphane*. “Nous étions obligés de le faire, ma femme a peur”, confie-t-il.

“C’est pour cette même raison que nous avons un temps évité d’aller dans des restaurants cashers après le 7 octobre”, poursuit cet homme. “J’y allais tous les midis et deux soirs par semaine (…) je recommence à y aller un peu plus, mais pas comme avant.”

Au fil du temps, d’autres objets d’inquiétude sont apparus. Une personne interrogée par BFMTV.com raconte par exemple avoir “changé sa montre de poignet” pour “cacher un minuscule tatouage” représentant une lettre en hébreu.

D’autres vont jusqu’à changer leurs prénoms, notamment sur les applications de livraison ou de taxis:

“Depuis le 8 octobre sur les applications de livraison, j’ai mis un prénom ‘vieille France'”, “les parents commandent les Uber pour leurs enfants pour qu’ils ne donnent pas leur vrai nom”, racontent plusieurs témoins à BFMTV.com.

Certains se détournent des rayons cashers. Parfois ils en sont contraints. Le responsable d’une synagogue du centre de Paris relate l’histoire d’un supermarché parisien, dans lequel des personnes auraient sciemment “déplacé des palettes pour bloquer l’accès” aux produits cashers. “Faire ça alors que le patron est juif!”, s’étrangle ce responsable.

“Il y a des gens, dans notre pays, qui n’osent plus sortir faire leurs courses. Il y a des gens, parce qu’ils sont juifs, qui n’osent plus prendre un Uber”, déplorait le porte-parole du gouvernement Olivier Véran lui-même le 3 novembre dernier.

Cicatrices des attentats

Cette ambiance délétère rappelle à certains la France d’après les tueries de Mohammed Merah devant un collège juif toulousain puis à Montauban. D’autres revivent “les heures sombres” de 2015, quand un terroriste islamiste avait pris d’assaut l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes pour tuer et prendre en otage “des juifs”.

“Je considère que la situation des juifs de France est préoccupante depuis ce moment-là”, explique un père de famille âgé de la quarantaine.

Depuis lors, et encore plus depuis le 7 octobre, de “nombreuses familles” ont changé “beaucoup de petites choses de leur quotidien”, estime Christophe*, un ancien dirigeant communautaire. “Elles sont obligées de faire attention, de penser à un danger immédiat même dans une situation tout à fait ordinaire”, assure-t-il.

Des militaires sont désormais apparus devant les lieux qui n’étaient pas déjà sous protection depuis ces attaques terroristes. À la demande d’Emmanuel Macron, le jour de l’éclatement du conflit, le ministre de l’Intérieur a demandé aux préfets de “protéger les lieux communautaires” juifs, dont les synagogues ou les écoles confessionnelles.

“Depuis le 7 octobre, cette journée d’horreur, il n’y a pas eu une seule journée sans qu’une histoire n’apparaisse”, explique Christophe, qui se réjouit de ne pas avoir été pris pour cible. Ce croyant convaincu refuse en bloc de cacher sa foi. Un choix qui semble se raréfier.

Aimer la France… et songer à la quitter

Le 7 octobre a aussi forcé certains Français de confession juive à reconsidérer le lien qui les unit avec Israël. Des questions qu’ils ne s’étaient parfois jamais posées. Tous les témoins interrogés par BFMTV.com décrivent avant tout un attachement profond à leur pays, la France.

La proximité avec l’État hébreu est, elle, plus fluctuante en fonction des situations particulières et notamment familiales. Le soutien au gouvernement de Benjamin Netanyahu et – ses actions à Gaza, où de nombreux civils sont victimes du conflit – est encore plus source de dissonances.

Mais pour certains, ce territoire en guerre quasi-perpétuelle est désormais un horizon plus rassurant que l’Hexagone. Partir en Israël? “Ce n’est plus une possibilité que j’écarte”, “peut-être si la situation en France s’envenime”, répondent deux des témoins de cet article.

Stéphane est prêt à sauter le pas. Ce cadre francilien est sur le point d’acheter une résidence à Tel-Aviv pour échapper à l’insécurité du quotidien”. “Ma femme veut qu’on parte”, témoigne-t-il. “Ce qui est terrible, c’est qu’elle s’y sentirait plus en sécurité qu’en France.”

“Demain, si ça doit mal tourner, on aura quelque part où aller”, rationalise le père de famille.

Un départ inenvisageable pour certains

Pour Justin*, cette option n’est absolument pas sur la table. Et pour cause: le 7 octobre, il se trouvait à Jérusalem. “Nous avons été réveillés par le bruit des bombes et des sirènes”, se rémémore-t-il. “En tant que Français, nous n’étions pas du tout préparés à ça.”

Lui n’a jamais été l’objet du moindre acte antisémite depuis son retour en France le 15 octobre. Il juge “absurde” d’idéaliser ce “pays en guerre ou les civils peuvent subir des tirs de roquette”: “Je peux vous dire que cela n’a rien d’agréable de courir dans les rues vers un abri parce qu’on a qu’un instant pour se protéger.”

Descendant de victimes de la Shoah et de juifs porteurs de l’étoile jaune pendant l’Occupation, il refuse de céder au fatalisme et la peur, ce que “recherchent les terroristes”:

“Nous ne sommes pas aujourd’hui dans une France antisémite. Il n’y a pas un antisémitisme d’État comme sous Pétain. Au contraire, la France protège ses juifs”, insiste Justin.

“Papy, on a appris à se cacher!”

Partir, rester, tout changer à ses habitudes… Toutes ces idées cohabitent dans l’esprit des Français de confession juive interrogés par BFMTV.com. Mais pour les parents et grands-parents, ces envies radicales ne sont pas tant pour leur propre sécurité que pour celle de leur descendance.

Tous ont cherché à préserver au maximum les plus jeunes des exactions du 7 octobre ou de cette nouvelle pression du quotidien. Pourtant, les enfants juifs sont déjà confrontés à ces difficultés, même s’ils n’en ont pas forcément conscience.

“Ma petite fille m’a dit en rentrant de l’école (confessionnelle, NDLR): ‘Papy, tu sais ce qu’on a fait aujourd’hui? On a appris à se cacher sous les tables! Vous pensez que c’est normal?”, s’émeut Christophe. Pour ce sexagénaire, la “vraie préoccupation” est l’avenir de ses enfants et petits enfants.

*Les prénoms ont été modifiés.

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